GESCHREVEN DOOR

Abdellah Taïa (FR)
VERTAALD DOOR

Shailoh Phillips (GB)

Hester Tollenaar (NL)
EN CHUTE
13 November 2008
J'écris mes livres en langue française. Mais je n'ai jamais, jamais, ressenti que cette langue est à moi. Elle ne m'appartient pas. Je ne la "maîtrise" pas. Elle ne vient pas en moi (et de moi) de façon naturelle, évidente. Je la parle, je l'écris, tous les jours à Paris où j'habite depuis dix ans. Les autres disent que j'ai un bon niveau. Ils me félicitent. Cela ne me touche pas. Dans ma tête, c'est plus compliqué, plus confus.
Je tremble face à la langue française. Depuis le début, depuis l'enfance, marocaine, nue, pauvre, rien à manger, la violence au quotidien, enfermé dans un destin pas à moi, renié doublement à cause de l'homosexualité. Non, le français, langue coloniale, froide, intellectuelle, belle, est (encore aujourd'hui) réservée aux riches de mon premier pays. Il y a longtemps, ils m'ont clairement fait comprendre mon infériorité dans cette langue. Mon éternelle humiliation. Cela m'a donné le vertige. Et des complexes terribles: à chaque fois que je mets à écrire, ils sont là. A chaque fois que j'écris: je tremble, au fond, tout au fond, là où je ne me connais pas. Mais je continue d'écrire malgré tout. Ecrire en étant déplacé, triste, amoureux sans savoir pourquoi, en guerre. Toujours en guerre. Ecrire des livres autobiographiques, à partir de moi. Moi, mon "je". Moi, seul, paniqué puis en extase. Moi dans le monde-foule en silence, en bruits. Moi vers le monde, fou, avec ma mère et sa dictature malgré moi.
J'écris en français. Cela me fait mal. Cela me donne de la distance: ce n'est plus moi? Je manipule des segments de ma vie, mes vies, au Maroc, à Paris. Je les reconstruis, les transforme. Et j'espère (en priant) ceci: changer.
J'écris en français avec en moi un goût arabe. J'écris le français arabe. La langue et la culture au Maroc. Ce qu'on m'a donné. Ce que j'ai appris sans le savoir, sans le vouloir. Je suis mon propre traducteur. Conscient et inconscient. Je suis dans la transgression: je me livre nu, sexuel, violent, tendre même si je ne le veux pas, petit Jean Genet marocain. Dans le chaos à chaque fois. Celui des langues. Deux langues ennemies. Une pas pour moi; l'autre sacrée, trop sacrée. Je rejoue à chaque fois ma vie. Je risque ma peau. Je suis dans la Tour de Babel en pleine chute. J'en suis encore tout retourné, au sens propre. Sidéré. Effaré.
Ecrire ne m'aide pas à vivre, ni à dépasser mes complexes, ni à effacer mes névroses. Ecrire, pour moi, c'est constater à quel point je suis multiple. Contradictoire. Possédé. Dépassé. Dernier homme. Premier homme. Dans le sang.
Je viens au festival de "Crossing Borders" dans cet état d'esprit. Travailler cet imaginaire dans une autre langue. Au contact des autres expériences. Me livrer à un autre traducteur (une traductrice) que moi, un autre "transgresseur". Le voir entrer en moi. D'avance je suis fasciné. Prêt à me laisser dévorer. A continuer ma route dans le chaos. Dans la nudité totale. Je n'ai pas peur d'attraper froid.
























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