GESCHREVEN DOOR

Abdellah Taïa (FR)
VERTAALD DOOR

Shailoh Phillips (GB)

Hester Tollenaar (NL)
COLUMN II
20 November 2008
Mercredi 19 novembre. 22h07 Mercure Hôtel, Chambre 606
Je suis sur le lit. Seul. J`écris. Je viens d`enlever mon bracelet-passe rouge pour la première journée qui me donnait accès à tous les endroits où le festival a lieu - même au backstage. Je me sens enfin libre. Libre ? oui, libre.
Je suis avec moi-même, dans la nuit. Il fait sombre dans ma chambre. Je n`ai pas peur : j`ai allumé la bougie Diptyque Ambre que j`ai ramenée avec moi de Paris. Je fais face à mon angoisse. L`angoisse qui me hante depuis que je suis arrivé (hier après-midi) à La Haye : écrire ma première chronique pour Crossing Border. Quoi raconter ? Oui, qu'est-ce que je vais bien raconter ? Vas-y, Abdellah, vas-y, trouve quelque chose de sensible, d`intelligent, à dire, à partager. Vas-y, ne fais pas ton timide.
Je ne suis pas timide. Je n`ai rien à raconter.
Rien ne t`a marqué aujourd`hui dans la programmation du festival ?
Rien... Rien de spécial ! vraiment !
Allez, allez, ne fais pas ton capricieux. Raconte. Ne joue pas trop à l`angoissé qui hésite, qui tremble. Raconte. Ne parle pas que de toi encore une fois. On en marre d`Abdellah T. Abdellah par ci, Abdellah par là. On connaît déjà tout de lui. On a lu tous ses romans autobiographiques. Passe à autre chose. Move on, man.
Mais je ne sais faire que ça, moi : dénuder jour après jour, année après année, livre après livre, Abdellah. Abdellah fou.
Je n'ai pas envie ce soir d'écouter les jérémiades de ce garçon qui se prend pour un héros parce qu'il est le premier à avoir parlé publiquement de son homosexualité dans son premier pays, le Maroc.
Parler de quoi, alors ?
Parler des autres. Les autres personnes que tu as rencontrées ici depuis hier. Les nouveaux visages. Les étrangers tout d'un coup familiers.
Si tu veux.
C'est ce que je veux. Vas-y !
***
Helen Preston ressemble à l'actrice américaine Sissy Spacek. Elle s'occupe de nous, les quatre écrivains chroniqueurs. Elle sourit beau tout le temps. Un sourire qui la résume complètement. Perdu toute la journée dans les couloirs-labyrinthes du festival, je n'ai pas cessé de le chercher. Il n'était jamais loin, ce sourire grand, franc -timide ? Il me/nous guidait. C'est tout. C'est beaucoup.
Helen, c'est l'héroïne du magnifique Badlands, premier film du réalisateur américain Terrence Malick.
Les traductrices. Que des femmes. Que des femmes ! Shailoh. Rhian. Hester. An. Liesbeth. Anna. On parle en anglais. Je parle en anglais, assez bien paraît-il. Mais, dans cette langue, j'ai l'impression que ce n'est pas moi. C'est un autre moi, inédit, bizarre : acteur dans un film américain cheap qui gueule, qui frime. Je n'en tire aucune fierté. Les complexes (infériorité, etc.) et les névroses (paniques, laver mes mains des dizaines de fois par jour...) sont toujours là : à chaque fois que je dois parler anglais (pas d'autres choix : il faut parler), il faut les dépasser sans jamais réussir pour autant dans cette mission. C'est épuisant. Je suis un déplacé. Je suis comme un chanteur d'opéra sur scène qui n'arrive plus à respirer, mais je dois continuer de chanter. D'écrire autrement.
Mes collègues chroniqueurs.
Laia Fabregás, l'Espagnole, est impressionnante. Il y a dix ans, à son arrivée en Hollande, elle ne parlait pas un traître mot de néerlandais. Aujourd'hui, non seulement elle le parle parfaitement mais en plus elle a écrit dans cette langue son premier roman au titre intriguant, poétique, Het meisje met de negen vingers. Il sera très bientôt traduit en français. Je suis sûr que je vais l'aimer, le dévorer. Je suis jaloux d'elle.
Federica Manzon vient d'Italie. Ses cheveux noirs sont magnifiques. Hier et aujourd'hui, j'ai eu plus d'une fois le désir fort de les caresser, de jouer avec... Oserai-je le faire avant la fin du festival ?
Chris Killen, l'Anglais de Manchester, a une grande qualité : il porte le même prénom que le garçon dont je suis amoureux en ce moment. Il connaîtra très bientôt un bonheur indescriptible : la sortie de son premier roman, The Bird Room.
Moi : Abdellah Taïa, le Marocain. Je suis le plus vieux de la bande. 35 ans. Je suis aussi le Musulman. Réinventé. Je le revendique.
Il est 00h30. Je vais m'arrêter là. Dormir. Rêver. Revoir la journée. Regarder enfin attentivement La Haye. Retrouver la langue arabe. Moi primitif. Retrouver la bataille, la guerre des langues en moi. Penser a Marcel Proust et à la phrase énigmatique, et qui me hante, lance au milieu d'un dîner très mondain par la duchesse de Guermantes dans La Recherche : « La Chine m'inquiète ! » La ville de La Haye m'inquiète-t-elle ? Pas encore. Et Crossing Border ? Pour l'instant, je suis perdu dans ses interminables couloirs. J'attends le choc. Je ne ris pas. Je suis sérieux.
Il faut que je dorme. Bonne nuit ! Sweet dreams !
Abdellah Taïa
P.s. Demain nous visiterons The International School of the Hague. Je ne sais pas pourquoi, je l'imagine comme le lycée filmé par Gus van Sant dans Elephant.

























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