GESCHREVEN DOOR

Abdellah Taïa (FR)
VERTAALD DOOR

Shailoh Phillips (GB)

Abdellah Taïa (NL)
COLUMN V
01 December 2008
Jeudi 27 novembre 2008. 23h30 Paris. Rue de Belleville. Chez moi I love DBC Pierre.
Est-il heureux, DBC Pierre? Noir, comme il dit?
Je ne connaissais pas DBC Pierre. Jusqu'à samedi dernier. Le dernier soir, le dernier moment à Crossing Border. On m'a emmené voir sa performance. Il est entré. Il était sur scène, dans mes yeux. Je me suis dit, immédiatemment: "J'aime cet homme!" Il avait l'air vrai. Il ne jouait pas. Il était lui-même, avec son passé trouble bien exposé, revendiqué. Avec ses cicatrices, belles - elles ne faisaient pas peur: je n'avais pas peur. Il buvait des bièrres. Et il a commencé à parler. Une voix d'ailleurs (d'outre tombe?). Une voix qui a vécu, qui a dormi longtemps, qui ne cesse de tomber et de se relever. Il a parlé "mauvais". Il a parlé simple. Il a dit sa vie, des parties de sa vie. Le chemin chaotique, extraordinaire, infernal, jusqu'à l'écriture. L'Angleterre, l'Australie, le Mexique. Tanger? Le Maroc? Il ne les a pas cités mais je suis sûr que son univers s'accorderait parfaitement à l'imaginaire de ce pays fou, sorcier, et à cette ville "terminus des anges", comme disait William Burroughs.
DBC Pierre a aussi offert ce soir-là quelque chose de plus intime encore, presque adolescent: sa musique. Il a fait écouter à l'assistance ses musiques, ses classiques, ses chansons, tout en continuant de parler. Sa voix se mariait bien, merveilleusement bien, aux sons, aux rythmes. Six jours après, je suis incapable de me souvenir de ces musiques. La voix de DBC Pierre, en revanche, me hante.
Ce mec a la grâce. Il l'a connue à un moment de sa vie. C'est évident. La grâce pas comme on l'imagine de manière conventionnelle ou trop religieuse. La grâce plutôt comme un rêve. Comme un poème de Fernando Pessoa. Mélancolique. La grâce comme celle que je remarquais parfois sur les visages des mauvais garçons pauvres du quartier de mon enfance: Hay Salam à Salé. Ils buvaient la nuit des bouteilles et des bouteilles de vin cheap, très cheap, en écoutant la diva absolue du monde arabe, Oum Kaltoum. Je n'avais pas le droit d'aller les voir. Ma mère disait qu'il fallait que je sois, moi, un bon musulman: ne pas boire, ne pas fréquenter les pécheurs... De loin, je les ai aimés. Et, certains jours, j'allais, seul ou bien avec mes petits compagons de sexe, sur les lieux de leurs beuveries finir leurs bouteilles. C'était dangereux. C'était l'extase.
Samedi dernier, DBC Pierre m'a ramené à ces garçons hors la loi. Avant que la société ne les rattrape pour les domestiquer, les castrer. En faire des hommes convenables et sans musiques. Retrouver Paris a été, comme toujours, dur. Après cinq jours intenses et en anglais à La Haye, parler de nouveau en français est bizarre. Ecrire de nouveau en français est bizarre.
Je ne sais plus dans quelle langue je pense.
Je ne bois pas. Je ne me drogue. (Mais je ne suis pas pour autant un bon musulman, celui rêvé par ma mère en tout cas!) Je nage dans les piscines de Paris. Deux-trois fois par semaine. Je vole. Je crie. Je suis les autres dans les couloirs du métro. Je les vois nus.
Je suis allé voir hier le premier long métrage de Steve McQueen, Hunger: l'Irlande du Nord, 1981, Bobby Sands, la prison. Le film est très beau, poétique, époustouflant. Peut-être le meilleur que j'ai vu cette année. Le corps comme dernière arme de résistance. Le corps comme j'imagine celui de DBC Pierre.
Je rêve DBC Pierre.
Je vais le lire maintenant.

























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